Justice. Le Procureur général de la Cour suprême doit parler au nom de la loi, et non en son nom personnel !
Le discours prononcé par Sidy Souleymane Ndiaye, procureur général près la Cour suprême, lors de l’investiture du général Mamadi Doumbouya, expose, avec une clarté presque brutale, la fragilité de notre justice.
Ce discours n’a pas servi la justice guinéenne. Il l’a desservie. Profondément.
Une justice qui applaudit le pouvoir cesse d’être un contre‑pouvoir
Dans toutes les démocraties, la justice est la gardienne silencieuse de l’équilibre institutionnel. Elle ne s’enthousiasme pas. Elle ne s’agenouille pas. Elle ne se met jamais en posture de loyauté personnelle envers un chef d’État, quel qu’il soit.
Or, en adoptant un ton laudateur, presque déférent, le procureur général a brouillé la frontière essentielle entre l’autorité judiciaire et l’exécutif. Ce n’est pas un détail protocolaire. C’est un signal politique.Quand le plus haut procureur du pays se transforme en orateur célébrant la « sagesse » et « l’intégrité » du président, il ne parle plus au nom de la loi. Il parle au nom d’une fidélité personnelle. Et une justice fidèle à un homme n’est plus fidèle à la République.
Un message dangereux envoyé à toute la magistrature
Les magistrats guinéens, déjà confrontés à des pressions multiples, ont entendu autre chose dans ce discours :
que la hiérarchie judiciaire attend d’eux non pas une loyauté à la Constitution, mais une loyauté au pouvoir en place.
Dans un pays où l’indépendance judiciaire est encore un combat quotidien, ce type de prise de parole n’est pas neutre.
Il crée un climat. Il installe une norme implicite. Il dit : « La justice sait compter sur vous », mais sous‑entend : « La justice vous appartient. »C’est exactement l’inverse de ce que devrait affirmer un procureur général.
Le serment présidentiel n’est pas un acte moral : c’est un acte juridiqueEn insistant sur la dimension « morale » et « religieuse » du serment, le procureur général a déplacé le débat. Le serment n’est pas une affaire de vertu personnelle. C’est un engagement juridique, opposable, contrôlable, sanctionnable.
Le rôle du procureur n’est pas de magnifier le président. C’est de rappeler la portée normative du serment, les obligations qu’il crée, les limites qu’il impose. En renonçant à cette rigueur, il a affaibli la force même de l’acte qu’il était censé encadrer.
La justice guinéenne mérite mieux que des discours de cour
Ce moment aurait pu être celui d’une affirmation solennelle :
que la justice restera indépendante, qu’elle protégera les droits, qu’elle veillera à ce que la transition ne devienne pas une dérive.
Au lieu de cela, nous avons eu un discours qui ressemble davantage à une profession de foi envers le chef de l’État qu’à une proclamation d’indépendance judiciaire.
La justice guinéenne n’a pas besoin de flatteries. Elle a besoin de courage. Elle a besoin de magistrats qui parlent au nom de la loi, pas au nom du pouvoir.
Pour que la justice se relève, elle doit d’abord se redresser
Ce discours doit servir d’électrochoc. Non pour accabler un homme en fin de carrière, mais pour rappeler une évidence :
la justice n’est forte que lorsqu’elle garde ses distances. Lorsqu’elle refuse la tentation de plaire. Lorsqu’elle assume son rôle de contre‑pouvoir, même face à ceux qui détiennent la force.
La Guinée traverse une période où chaque institution doit choisir : être un pilier ou être un décor.
La justice ne peut pas être un décor. Elle ne peut pas être un instrument.Elle ne peut pas être une voix qui applaudit.Elle doit être une voix qui tient.